Presque tout le monde est d’accord sur le fait que l’économie du Centre Bretagne rencontre des difficultés : il n’y a pas assez de travail, les jeunes quittent la région, et la seule et unique « industrie » est l’agriculture – mais l’agriculture moderne n’est pas économiquement viable et dépend des aides européennes pour survivre au jour le jour. Ces problèmes nous amène à nous demander comment le Centre Bretagne a pu être si prospère et si dynamique dans le passé ou, encore si nos ancêtres savaient peut être mieux gérer l’économie que nous aujourd’hui.
Un mode de vie traditionnel basé sur des petites fermes indépendantes est maintenant considéré comme étant rétrograde et non souhaité, même jusqu’à un point où le mot « paysan » est devenu un terme péjoratif, cette attitude ne prend pas en compte que la plupart de l’humanité, dans presque toute l’histoire connue, a vécu un mode de vie paysan sous une forme ou une autre, et que les valeurs de liberté et d’indépendance que nous regardons comme étant les fondements de la civilisation occidentale sont dérivées d’une civilisation de petits paysans de la Grèce antique ou de l’ancienne Rome.
En ces temps là l’idée d’auto-gestion était largement associée au fait que chaque individus avait suffisamment de volonté et était suffisamment indépendant pour affirmer ses propres droits face à la pression du gouvernement. Il était reconnu que chacun avait certain besoins de base – qui incluait la nourriture, l’eau, l’abri, le chauffage, et la sécurité – et il était sous entendu qu’une société libre pouvait seulement être maintenue comme telle que quand les individus étaient capables de subvenir à ces besoins pour eux mêmes. Ainsi les rois et héros les plus connus de l’ancienne littérature sont décrits labourant leurs propres champs, taillant leurs propres vergers et, récoltant leurs propres cultures.
Des idées fausses
En Europe de l’ouest, l’idéal du petit paysan comme étant le plus important membre de la société fut perdu il y a environ 2000 ans au temps de l’empire Romain. Les soldats professionnels devinrent les plus puissantes personnes de la société et tous les autres devinrent leurs subalternes. Ils incluaient les paysans qui étaient surtaxés et constamment sous la menace d’avoir leurs fermes saccagées par les bandes de maraudeurs armés.
Le statut des gens qui travaillaient la terre s’érodait encore plus après la chute de l’empire Romain. Dans l’Europe féodale la masse de la population rurale avait un statut juste un peu plus élevé que celui des esclaves et, était, effectivement, regardée comme faisant partie de la propriété personnelle de la classe aristocratique dirigeante.
Quand le féodalisme chuta, les gens vivant dans le pays se retrouvèrent sans terre, sans travail, souvent sans maison et, exempts de droits légaux. L’espérance de vie était faible, ils étaient obligés de quitter le pays pour prendre des travaux dégradants et mal payés dans les villes et les citées. Ils prenaient part à l’émigration de masse et fournirent leur force de travail aux armées européennes.

La faux: encore le moyen non mécanique le plus efficace pour couper l’herbe, traditionnellement utiliser dans les prairies pour faire le foin.
Ceci est la raison pour laquelle les gens ont gardé cette croyance populaire que, avant les temps modernes, la vie dans les campagnes était dégradante et d’une pauvreté innommable; mais en réalité, la situation de cette époque ne donnait aucune indication sur ce que la vie de paysan pouvait être, puisqu’ils ne possédaient pas la terre et qu’ils étaient dépendants des autres pour leur survie.
Bretagne
La Bretagne a une tradition différente de celle qui caractérise l’Europe. Les Saints Bretons réintroduisirent les coutumes pré-Romaines dans la région après la chute de l’empire Romain et rendirent leurs droits et privilèges aux petits paysans individuels. Cela incluait les droits basiques sur la propriété que chacun travaillait, et fixait les limites sur le montant des taxes que les autorités pouvaient prélever.

Fourchette : une fourche en bois généralement en noisetier était utilisée pour tenir la végétation en place quand on coupait avec la faucille.
L’histoire de la Bretagne durant les siècles après le départ des Romains, montre une forte ressemblance à celle de la Grèce Classique c’est-à-dire des petites régions gouvernées par des gouvernements locaux basés près des villes et des cités, et qui lorsqu’elles étaient menacées par un danger commun, étaient capable de s’unir pour former une puissante union. Il faut remarquer que la Bretagne était la seule région de la France moderne que les Francs échouèrent à soumettre, et aussi une des rares parties de l’Europe qui ne tombèrent pas sous le contrôle des « Barbares » après la chute de l’empire Romain.
Des aspects de ces traditions d’indépendance avaient été préservées jusqu’à la période de la Révolution Française, et des traces peuvent encore être observées de nos jours. Durant les siècles précédant, le Centre Bretagne était composé de petits villages, chacun d’entr’eux était plus ou moins autosuffisants pour leurs besoins de base.
Chaque maison avait un jardin potager, les champs proches de la maison étaient utilisés pour produire du blé et les autres céréales, les champs plus loin étaient utilisés pour produire du fourrage aux les animaux. L’été était passé à entretenir et récolter les cultures, l’hiver, a ramasser du bois de feu, et l’automne et le printemps était les saisons pour construire et réparer la propriété.

La faucille : l’outil le plus commun pour couper la végétation. En Bretagne, la faucille était utilisée pour couper à la fois le blé et le sarrasin et pour garder propre, les talus et les rives.
La maison et les constructions de la ferme étaient faites de matériaux qui se trouvaient à l’intérieur ou à la proximité immédiate de la localité : quelques pierres de taille venaient d’anciennes constructions, de carrières de pierres locales ; les poutres de chêne d’arbres locaux tombés et, le chaume était utilisé pour couvrir la toiture. De la même manière chaque famille cultivait une certaine quantité de lin et de chanvre qui étaient filés et tissés pour faire des habits, et ils avaient parfois quelques moutons pour la laine. Le lait et les produits laitiers venaient de la vache, et la plupart des familles élevait un cochon et des poules. Chaque village avait son approvisionnement en eau, et les habitants étaient capables de fabriquer la plupart de leurs outils et ustensiles à partir du bois qui poussait sur la ferme.
Le Chauffage était bien sûr permit par la grande quantité de bois récolté sur les talus et les rives.
Taxes et sécurité
Le mythe le plus communément accepté est que la vie de paysan est une vie dure avec beaucoup de contraintes, mais dans des circonstances normales, ce n’est pas le cas. En fait, en conditions normales c’est l’inverse qui est vrai : seulement quelques heures par jour sont suffisantes et sur 1 ha de sol fertile breton, il a de quoi produire 2 ou 3 fois la quantité de nourriture nécessaire, rendant ainsi possible la conservation des surplus qui peuvent servir au cas où les cultures échouaient.
Au long des années, la principale menace de ce mode de vie était surtout le prélèvement des taxes, ou le problème de sécurité, ce qui de fait, revenait à la même chose. Durant le Moyen-Age, la Bretagne était réputée pour être une région où la collecte des impôts était difficile: l’héritage des Saints Bretons faisait que les gens étaient préparés à payer certaines taxes établies mais résistaient à toute tentative d’établissement de nouveaux impôts – au point même d’organiser une insurrection armée.

La pierre à aiguiser: la plupart des gens avaient accès à une meule sur laquelle ils pouvaient affûter leurs outils une ou deux fois par an, mais l’aiguisage de tous les jours se faisait avec une pierre à aiguiser.
Anne de Bretagne formalisa l’union entre la France et la Bretagne, elle fut capable de gagner de considérables concessions au regard de l’impôt – c’est-à-dire que la Bretagne ne devait pas être sujet à des taxes imposées par Paris – et cela était certainement dû au fait que le service civil français reconnu qu’il ne serait pas capable de forcer la population rurale bretonne à payer plus d’impôts.
Il est fréquemment mentionné dans les archives contemporaines que le système routier du Centre Bretagne était épouvantable pendant toute la période entre la disparition de l’empire Romain et la fin du 19ième siècle. La plupart du temps, garder les routes dans de mauvaises conditions était fort probablement une règle délibérée. Chaque village était autosuffisant et n’avait pas besoin de bonnes routes d’accès pour y amener des biens. Du fait que les villages étaient inaccessibles, il était difficile aux collecteurs d’impôts de leur rendre visite et de contrôler ce qui s’y produisait. Pendant les périodes de désordre civil et de guerres il était aussi difficile aux groupes de soldats de se déplacer dans la campagne, outre le fait qu’il leur devenait ainsi beaucoup moins facile d’organiser des raids sur des villages ou des hameaux individuels.
La technologie paysanne

L’ébranchoir: utilisé pour l’ébranchage et pour couper des petites pièces de bois de feu : un outil essentiel pour qui travaille dans une région de bois.
En Bretagne, cette autonomie, cette manière indépendante de vivre de vie ne bénéficia d’aucune nouvelle orientation ou influence après la période des Saints Bretons. Au long des siècles, elle perdit son élan, et se laissa absorber par le plus large spectre de la société Européenne ; un processus qui atteint son apogée après la Révolution Française – qui est passé depuis maintenant plus de 200 ans. Par conséquent aujourd’hui quand nous pensons à la vie des paysans, nous l’associons à des technologies démodées et obsolètes. Cependant à leur époque les paysans étaient à la pointe de l’innovation technologique. Cela est clair dans chaque rapport sur les sociétés paysannes de l’Ancienne Grèce jusqu’à la Bretagne du Moyen-âge. En plus du fait que chaque famille assurait ses propres besoins, les individus acquéraient des compétences spécifiques, ainsi dans chaque communauté nous pouvions compter sur un forgeron, un potier, un tonnelier, un menuisier, un sabotier, un cordonnier, un maçon, etc…
L’équivalent moderne serait que pour quelqu’un qui cultive 1 ou 2 ha, il répare aussi les ordinateurs, dessine des sites web, installe des systèmes téléphones, ou autres choses comparables et au niveau technologique actuel. Cela leur apporterait un supplément de revenu et permettrait à la communauté de se prémunir de la concurrence extérieure.

Jouer de la musique, chanter sont associés à la vie paysanne dans toutes les communautés du monde – mettant au défi cette idée que la vie à la campagne est une tâche harassante et interminable.
Un paysan moderne
Au coeur de la philosophie du paysan il y a cette capacité de distinguer ce qui essentiel à la vie, de ce qui ne l’est pas : autant que possible un individu prend la responsabilité personnelle pour les choses qui sont essentielles, et est prêt à se reposer sur d’autres pour les choses qui ne sont pas essentielles.
Si la liberté est associée à l’auto-détermination, alors il n’est pas surprenant que les gens s’orientent vers la vie moderne – dépendants du supermarché, pour la nourriture de tous les jours, des compagnies multinationales pour le chauffage et le transport, de leurs employeurs pour le travail, et du gouvernement pour les aides et autres avantages, etc. – et se plaignent du manque de liberté personnelle.
Le modèle sur lequel l’économie bretonne pourrait être reconstruite serait, peut-être, que chaque famille ait 1 ou 2 hectares [few acres] de terre pour cultiver ses propres légumes, produire son propre bois et offrir en plus quelques services à la communauté au sens large.
Cela peut paraître irréaliste. Cependant, comme mentionné au début de cet article, presque personne ne conteste que l’économie actuelle est fondamentalement défectueuse. Peut être pourrions nous faire pire que d’apprendre sur ce qui a déjà fonctionné dans le passé et de l’adapter aux conditions de la vie moderne.
Article ecrit par Gareth Lewis, pour le Central Brittany Journal. Traduit de l’anglias “life of a peasant – past and present” par E. Le Quéré.









